Parti Poétik

Un recueil à 99 cennes
Un recueil à 99 cennes

La campagne du Parti Poétik est un collectif sous la direction de Pierre Cadieu, publié à Montréal aux Éditions neigeuses en 1970 qui témoigne de la campagne colorée et printanière du parti aux élections provinciales dans le comté de St-Jacques . De nombreuses entrevues à la radio, à la télévision et dans les journaux ont permis à ce regroupement d’artistes avant gardistes d’affirmer et de promouvoir la démocratisation de notre culture distincte, alors naissante au Kébek.

En ces temps-là, plusieurs façons de voter frauduleusement étaient utilisées. Le parti au pouvoir ne se gênait pas pour y recourir. En envoyant un représentant à chaque table de votation, le parti Poétik s’est trouvé à doubler la surveillance pendant le scrutin et lors du dépouillement. Grâce en partie à cela, Claude Charron a été l’un des sept députés péquistes élus à l’Assemblée nationale.

Dans l’article « Poésie, un cri sur la place publique » de La Presse du 4 juillet 1970, le critique Jean-Paul Brousseau commentait à propos de La campagne du Parti Poétik : « Historique manifeste-plaquette de poésie… les membres du Parti Poétik au nombre desquels il fait plaisir de trouver… M. René Lévesque (qui y publie) un petit poème (…) Heureux de trouver aussi là-dedans quelques pages d’un manifeste publié par Claude Gauvreau (…) Saluts à ceux du carré St-Louis ».

EXTRAITS :

ON REVIENT CHEZ NOUS
Et nous autres, dans tout ça?partipoetik8levesque
Révolution tranquille… et puis, non moins tranquille
ralentissement et mélancolie.

Expo, métro… et puis un Drapeau en berne.
Autoroutes, grands buildings, euphorie…et puis la
Place Bonaventure qui n’arrive pas à payer ses taxes.

Lesage « maîtres chez nous » et Johnson « égalité ou
indépendance »… et puis Bertrand la survivance pas
pressée et Bourassa la petite comptabilité résignée.

Mais dans ce creux de vague, il y a une marée qui
continue quand même à monter, qui bientôt déferlera
pour de bon.

Pour moi, en tous cas, c’est à la fois le meilleur
souvenir de la décennie qui s’achève et le grand
espoir de celle qui commence…

René Lévesque
29 décembre 1969

 

claudegauvreau1968_newBRIBES D’UN MANIFESTE INÉDIT

L’art académique est piétinement dans le connu, exploitation du figé. Non plausiblement sans quelque malice, l’obsession de la « langue correcte » peut être très bien vue comme une inaptitude (d’ailleurs acquise par dressage négatif) à l’originalité.  L’art vivant est plongé dans l’inconnu, aventure, captation du rare,  évolution, révolution, progrès de la connaissance, enrichissement du trésor poétique destiné à régénérer les sources émotives susceptibles d’engendrer une nouvelle civilisation.

***

À nous francophone d’Amérique du nord, il est non seulement despotique mais totalement utopique (au sens le plus péjoratif du mot) de vouloir nous faire utiliser artificiellement une langue qui n’aurait que le droit de se conformer au fur et à mesure à une évolution (elle, vivante) conditionnée par un milieu autre que celui dans lequel nous vivons. Nettement nos rapport vis-à-vis de la France devraient être à la fois chaleureux et aussi autonomes que ceux du Brésil vis-à-vis du Portugal ou que ceux du Paraguay vis-à-vis de l’Espagne.

***

La déification du travail-corvée est malsaine au haut point. Une visée progressiste sans tricherie devrait aller dans la diminution au strict minimum possible du travail-corvée fourni par chaque individu. La cybernétique est engagée déjà dans ce sens et nous pouvons faire confiance aux hommes de science pour inventer des suggestions et les concrétiser afin de dégager l’homme davantage des contraintes du labeur imposé. (J’ai foi en la force créatrice des artistes. Je n’ai pas moins foi en la force créatrice des hommes de science). Pour le travail-corvée, il y a des problèmes de quantité, pour le travail créateur, il y a pas de problème de cet ordre.  Le travail créateur, le travail-passion (dans quelque activité humaine que ce soit). Celui qui se livre au travail-passion n’est pas préoccupé de voir abréger ses horaires.

Claude Gauvreau
Écrit à l’occasion de la première de sa pièce La charge de l’orignal épormyable

 

LENDEMAINS D’UNE ÉLECTION
pierre1970_newnouveau2018Vienne le temps des sombres combats,
du TV Dinner national !
La voix humaine sourde du tintamarre
des flots d’autos,
des aveuglés de la télévision en couleurs,
des suicidés du ski-doo,
des cent mille balayeurs de luxe.

Mais naissent aussi les retours…
les voix confuses balbutient,
basculent et butent,
mais visitent des gammes toutes connues.
Bientôt s’accordent les violons.
La parole commence à revenir…
Les silences un peu partout
se dénouent et les baillons
en forme de piasse ne suffisent déjà plus.

Il y a des mots qui commencent à dire
ce qu’ils veulent dire.
Cependant qu’on parlemente ce qui nous reste…
Parle et parlera tout un monde-nous nouveau.

Montent les eaux d’un langage
électrique et entier nommant
les hommes et les choses
d’un son familier et vrai.
Les voix de tout un peuple ne se taisent pas ainsi !

Pierre Cadieu,
1re mai 1970

© Pierre Cadieu, La campagne du Parti Poétik, éditions Neigeuses, Mtl, 1970.