Pluies

Illustration : André Philibert

Pluies, suivi de Chansons est un recueil de poésie et de chansons avec cinq illustrations du peintre québécois André Philibert. Ce livre a été publié aux éditions Université libre à Montréal en 1996.

Dans une suite variée de poèmes expressionnistes, on nous convie à une célébration de la pluie et de la langue parlée d’ici. Ce recueil marque l’aboutissement d’un style.

Le poète-chaman devient à la fois faiseur de pluies et faiseur d’oralité.

EXTRAITS :

PLEURENT LES PLUIES
Pleuvez à vous fendre cieux en tourments !
Étreignez de pleurs votre terre si chère.
Larmes et larmes déjà ne suffisent plus,
Râlements, tumultes, tonnerres jaillissent de partout.

L’eau et l’air trop longtemps se sont frôlés,
L’atmosphère est chargée à bloc.
Tout éclate !
L’électricité inquiète les bêtes et les hommes,
Ils ne sont plus que quelques atomes
Sous la colère céleste.

Hurlez vents, amène-toi tempête
Qu’on en finisse !
Frappe, mouille
Trempe, détrempe
Et à la fin, laisse-nous dans la brume.

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PLUIE EN VILLE
La tour de la météo à Dorval fait la pluie et le beau temps
Plus souvent qu’autrement, c’est du temps de canard
Sans crier gare, l’averse nous mouille de bord en bord
Ou
Nous traque dans les vieilles artères congestionnées du bas de la ville.
Au ciel : vente de liquidation
Tout doit être liquidé.

Ça tombe dru.
Transies, les antennes de télévision grelottent sur les toits.
Les maisons en profitent pour prendre leur bain
Tandis que les arbres se lavent les pieds.
De leur côté, les carrés de sable font des grimaces et des rigoles.

On joue dans le trafic !
Les chars patinent à roulettes et
Éclaboussent plus qu’un piétons aux intersections.
Les poteaux de téléphone jouent à la corde à danser
Sous l’œil bienveillant des lampadaires.

À mesure que la noirceur gagne, les néons laissent
De longues traînées multicolores sur la surface des rues.
C’est l’heure de pointe.
La pluie crépite sur le toit des voitures.
Aux abris citoyens !
Les heures sont chaudes à l’intérieur
Tamisées, ambrées.
La soirée nous enveloppe d’halos et de buées.
Tout se passe en dedans !

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PAYSAGE EN PLUIES
Les oiseaux volent bas.
Au loin, elle rôde menaçante masse grise.
D’un peu plus près c’est une froide brise.
Elle arrive.
La pluie fuse de la nappe de vapeur qui se condense.
Le tapis d’eau est déroulé et dévale la campagne
en coup de vent.
Les conifères, les ormes et les érables secoués,
Assistent stoïquement au spectacle.
Arbrisseaux ou longs « fouettes » passent
un mauvais quart d’heure.
Les foins sont couchés pêle-mêle dans les champs
Pulvérisés.
À perte de vue s’affrontent les rafales.

Sous un ciel délavé, c’est le marécage.
Les véhicules pataugent dans la vase.
Toute une contrée en pâte à modeler.
Pendant ce temps, les légumes
Tout fier, tout propre
Se régalent dans cette nouvelle terre
Moelleuse comme un gâteau chaud.

À la fin de sa danse d’usage,
Le Faiseur de pluie avait dit :
« Après moi la pluie » !

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EAU
Eau toute froide, toute ronde
Toute nue
Inonde-moi, noie-moi, lave-moi
Lave-moi de moi
Libère-moi

Maintenant
Laisse-moi blanc
Nager à l’ombre d’un sourire.
Laisse-moi semblable à l’enfant

Pleut. Pleut lentement
Module de ton onde ma nuit
Eau toute pure
Coule, caresse et serpente
Omnipotente

Eau toute fraîche
Toute insipide
Tu goûtes la vie.
Soeur, fille ou mère
Le soleil me fera encore rêver de pluie

©Pierre Cadieu, Pluies, éditions Université libre, Montréal, 1996.